Dyptique Aronofsky : The Wrestler / Black Swan

L’art peut prendre bien des chemins, et Darren Aronofsky nous le prouve via deux films, pourtant aux antipodes l’un de l’autre en apparence. The Wrestler, ou l’histoire d’un catcheur brisé qui n’a dans sa vie plus rien d’autre que sa passion, et qui s’y jette à corps perdu. Black Swan, une jeune danseuse de ballet pour laquelle l’art rimera avec obsession, psychose et recherche de la perfection, à n’importe quel prix. Après un Pi réussi, un décevant Requiem for a Dream, et un The Fountain qui n’a laissé personne indifférent, le réalisateur plonge dans son art et en tire deux très grands films, pas si opposés qu’on le pense…

The Wrestler ( 2008 )

★★★★☆

Randy « The Ram » est un catcheur, une ancienne gloire des années 80, aujourd’hui réduit à disputer des matchs minables dans des salles tout aussi pitoyables du New Jersey, le tout pour un salaire de misère. Usé, il ne trouve du réconfort qu’auprès de Stephanie (Marisa Tomei), une strip-teaseuse vieillissante. A l’issue d’un match particulièrement violent, Randy s’écroule, victime d’une crise cardiaque. Le verdict est sans appel : pour continuer à vivre, il doit arrêter son activité.

Darren Aronofsky attaque ici une tâche difficile : parler d’une discipline qu’il juge artistique, là où la majorité du monde contemporain se complaît à la mépriser et à la trainer régulièrement dans la boue. Il n’appartiendra donc qu’au réalisateur de faire valoir son angle d’attaque. Et de choisir une prise de vue qui collera au plus près du personnage. Le film est réalisé dans un style quasi-documentaire, la plupart du temps à l’épaule, et la caméra se contentera d’être ici tantôt un témoin silencieux, suivant Randy dans tous ses déplacements, souvent de très près, tantôt un véritable acteur à part entière, prenant vie avec violence les matchs et autres scènes fortes. N’hésitant pas à filmer les combats depuis l’intérieur du ring, au coeur de l’action et du spectacle qu’offre le déluge de violence. Des combats dont on ne nous cachera par ailleurs rien, qu’il s’agisse de l’aspect fictif du show (les catcheurs se préparant avant un match et se mettant d’accord sur la mise en scène) comme de l’aspect véritable de l’art (les blessures inévitables), renforçant encore l’immersion dans le style documentaire.

A l’origine destiné à Nicholas Cage, le rôle fut finalement donné à Mickey Rourke, qui signe ici un come-back au cinéma plus que notable. Tour à tour impressionnant et touchant, parfois drôle, parfois simplement triste, l’homme est à la mesure de son rôle. Il faut dire que les rings, Mickey, ça le connaît…au même titre que les problèmes d’argent et la haine de soi. C’est donc un acteur d’expérience et convenant à la perfection au rôle que nous retrouvons ici. Il remplira littéralement et dans les deux sens du terme l’objectif du réalisateur, ombrageant tout le reste du casting qui se contentera de lui donner la réplique, et donnant à Aronofsky un personnage d’envergure adapté à sa vision, la profondeur du rôle contrastant de façon radicale avec celle de son contexte, le catch étant généralement réduit à sa forme la plus superficielle. D’une esthétique vraie, sale et naturelle, le film gagne en crédibilité par sa simple pellicule et le traitement donné à l’image. Un traitement que l’on retrouvera par ailleurs dans Black Swan, filmé dans le même format ( 16 mm ) et avec la même patte cinématographique. Notons enfin, pour la forme, la présence une fois encore de Mark Margolis, acteur fétiche du réalisateur, et la bande originale signée Clint Mansell, compositeur sur tous les films du réalisateur.

Un film à la fois attachant, prenant et sobre, entre le drame familial et la vie d’un homme non moins tragique, The Wrestler se pose comme une vision bien particulière posée sur un contexte peu défendu dans les salles obscures, et dans l’art en général. Et ma foi, le résultat est diablement convaincant, à plus forte raison encore lorsqu’on voit l’oeuvre du réalisateur suivante, l’envoûtant Black Swan…


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Black Swan ( 2010 )

★★★★★

Un cygne blanc, un cygne noir, deux femmes que tout oppose, se disputent l’amour d’un homme. Lorsque celui-ci tombe sous le charme du cygne noir, le blanc se suicide, par chagrin. L’histoire de l’un des ballets les plus célèbres de Tchaïkovsky renaît une fois encore, sous la caméra de Darren Aronofsky, et Black Swan nous entraînera dans le monde fermé, envoûtant et hypnotique de la danse classique.

Nina ( Natalie Portman) se voit en effet confié le double rôle titre dans la nouvelle version du ballet, dont la chorégraphie est signée Thomas Leroy (Vincent Cassel), son mentor. Si celui-ci voit en elle le cygne blanc parfait – pur, innocent et chaste – il doute également de ses capacités à interpréter les deux rôles, le cygne noir étant à l’opposé du caractère de la jeune femme et de ses capacités de danse. Lilly, danseuse talentueuse fraîchement débarquée dans la troupe, est en revanche le cygne noir parfait. Délurée, insouciante, séductrice, elle sera prise en tant que doublure de Nina. Pour la jeune danseuse, la pression sera énorme et son incapacité à cerner un rôle qui ne lui correspond guère tournera vite à l’obsession, voir même à la psychose. On remarquera qu’ici, à l’instar de The Wrestler, le réalisateur à su choisir une actrice dont la carrière présentait des similitudes avec le personnage à jouer : Rourke était un acteur montant des années 80, et fait son come-back, après bien des déboires, sur le devant de la scène pour interpréter son alter-ego catcheur. Portman, quant à elle, est une jeune actrice qui, malgré quelques films déjà à son actif, était toujours dans l’attente du rôle de sa vie, à l’image de Nina.

Darren Aronofsky aime jouer avec l’image, et plus encore avec les perceptions de son public, et il le démontre une fois encore ici. Tourné de la même façon que son précédent film, dans un style proche d’une esthétique de documentaire, Aronofsky place sa caméra non pas du point de vue du spectateur, mais bien du point de vue des acteurs, au coeur de la scène et de la danse. La caméra bouge constamment, de façon harmonieuse, semblant suivre la musique en même temps que les danseuses, le tout donnant aux scènes un côté hypnotique et envoûtant, une expérience visuelle qui laissera admiratif. On retrouvera également, tout au long du métrage, plusieurs niveaux de lecture d’une même histoire. Le Lac des Cygnes subit ici une mise en abîme, et se joue à la fois dans le contexte « réel » du ballet et des répétitions, mais aussi à travers les personnages, Mila Kunis se posant en véritable double maléfique de Natalie Portman, se disputant l’attention d’un Vincent Cassel qui nous apparaîtra volontairement grossier et antipathique, mais également talentueux et exigeant pour Nina, cet excès de performances et de vices contrastant avec la douceur de son foyer, où elle est couvée par sa mère qui la voit comme une petite fille. Une troisième façon d’aborder l’opposition entre le blanc et le noir, l’enfance et la maturité, chose vers quoi la danseuse tend à aller, devra aller pour incarner le cygne noir. Commencera alors une longue dérive psychologique, entre pression, obsession et paranoïa, chaque sentiment est exacerbé, et là encore le réalisateur joue avec l’image, entre réel et imaginaire, entre visions et réalité, entre rêve et troubles mentaux, le spectateur est perdu, doutant même de ce qu’il voit lors de certaines scènes, ne sachant trop quelle direction prend le film, entre fantastique et « film-vérité » jusqu’à la scène finale où toute ambiguité disparaît, ou la montée en puissance couvée depuis le début explose très rapidement dans une scène à couper le souffle, un long climax qui nous laisse au fond de notre siège, assommé.

Black Swan est définitivement le chef d’oeuvre de ce début d’année, un film qui marque très longtemps et dont on a qu’une envie en sortant de la salle : le revoir sans attendre.
A travers deux oeuvres aux antipodes l’une de l’autre, Darren Aronofsky signe une reflexion sur l’art et sur ceux qui la font vivre, parfois en y laissant une partie de leur santé. « Interconnectés », comme il le dit lui-même, ils le sont par la touche esthétique et cinématographique, par leurs personnages si proches de ceux qui les interprêtent, et par une maîtrise de l’image constante où rien n’est laissé au hasard. Quant aux acteurs, ils signent ici des rôles qui feront (qui font déjà) partie de ceux auxquels on les identifiera à jamais. Le réalisateur, après trois films de qualité variable, signe deux très grandes oeuvres à côté desquelles il serait dommage de passer.

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