Still Life; La nature morte de l’être vivant.

★★★★★

Prenant pour cadre la Chine mainland, Still Life fait partie de ces classiques du cinéma d’auteur des années 2000 qui marquent par leurs images et par le sens qui leur sont donnés. En prenant le choix de raconter les destins croisés de personnes vivant dans un village destiné à être détruit pour la construction d’un barrage, Jia Zhang Ke réalise une oeuvre touchante, simple mais percutante. D’une esthétique saisissante de réalisme, pour ainsi dire quasi documentaire, le film, tourné à la caméra numérique, fera de cet aspect sa force. En plaçant dans ce contexte des personnages forts aux connotations diverses (qu’il s’agisse d’un mineur à la recherche de sa femme et de sa fille qu’il n’a plus vu depuis 16 ans, ou d’un jeune homme décrivant, par son attitude, le parfait effet de l’influence de Chow Yun Fat sur sa génération), le réalisateur livre une histoire où l’amour se fait et se défait dans une ville presque abandonnée.

Recherche de l’amour, recherche du bonheur, recherche de soi? Si ces trois éléments sont ici bien présents, il convient de les nuancer : point d’optimisme dans la Vallée des Trois Gorges, voué à voir ses habitants déplacés et ses habitations rasées. Les personnages se cherchent, mais jamais il n’est question d’espérer (et j’insiste sur ce mot, « espoir » ) , ne serait-ce qu’un lueur d’avenir heureux. Le peuple est résigné, les personnages principaux le sont plus encore, ils ne cherchent pas une vie meilleure, ils cherchent simplement une vie. Et c’est là probablement ce qui frappera dans ce film le plus : l’histoire d’un peuple qui à accepté son quotidien et se résout à mener une vie ici, sans rien attendre d’autres.

Tout est donc fait ici pour dépeindre une chine opposée à ce qu’elle tend à montrer au monde, loin du scintillement des villes, de la croissance du pays, et du modèle économique qu’elle tend à montrer. Jia Zhang Ke filmera ici l’envers du décor, l’image d’un peuple qui se désagrège au même rythme que celui auquel son gouvernement émerge. Une façon comme une autre de dénoncer, pourraient dire certain…Mais il faut y voir surtout une envie de montrer, de décrire, et de rappeler. En contrepartie, le film contient de magnifiques plans, principalement des paysages, fruit, là encore, d’une qualité photographique remarquable.

Qu’il s’agisse de Han San Ming, un mineur devenant démolisseur des maisons qui seront englouties par les eaux, ou de Shen Hong (interprêtée ici par Zhao Tao, une habituée des films de Zhang Ke), une infirmière cherchant un mari ne donnant depuis deux ans plus signe de vie, leur sincérité et la justesse des personnages se révèlera touchante. Tout ne sera néanmoins pas sombre et vain, puisque l’histoire finira de façon positive pour au moins l’un des deux protagonistes. Positive, mais plus optimiste, puisque là encore, le réalisateur s’évertue à raconter simplement l’histoire de la vie, ne laissant donc pas de place au mélodrame ou aux envolées de joies. Parallèlement à tout cela, la bande son sera quasi absente du film, ne se faisant entendre qu’avec justesse, en de rares moments significatifs et où elle s’avère pour ainsi dire utile au cadre, à l’image d’un enfant qui chante, ou du fond sonore d’une réception sur un toit. Notons également quelques scènes totalement décalées totalement opposées au style global de l’oeuvre, telle que certaines « chorégraphies » des démolisseurs, ou un bâtiment qui « décolle » du sol…Des touches qui s’apparentent plus à des coups de pinceaux jetés sur l’oeuvre qu’autre chose, ne nuisant en rien au film tant elles sont rares. Bien au contraire, les décrypter se révèlerait (ou révèlera, si le coeur vous en dit) lourd de sens, qu’elles s’inscrivent dans l’esprit du réalisateur, dans l’histoire, ou dans votre propre regard…Mais ceci peut s’appliquer à la plupart des scènes du films, tant les symboles y sont nombreux : Le barrage, les parallèles fait entre les parcours des deux protagonistes, les symboliques d’objets anodins…et même l’influence générationnelle de la culture cinématographique Hong-Kongaise sur le peuple continental!

Enfin, il conviendra de s’attarder un peu sur le titre et d’y réflechir. « Les Bonnes Gens des Trois Gorges » dans sa traduction originale, est devenue dans sa version internationale « Still Life ». Ce second terme, traduit en photo et en art par « nature morte », va à ce film comme un gant. Les décors sont délabrés, les cadres sont fixes et froids, il peut s’agir d’un plan sur la vallée dans les brumes, sur le barrage, véritable fléau du film, ou plus simplement sur un cendrier au contenu significatif. Chacun est, à sa façon, porteur de message, ou de sens que les amateurs se feront un plaisir de chercher à décrypter et à interprêter, faisant donc du même coup de Still Life un terme parfaitement approprié.

Finalement, qu’est Still Life ? Un très beau portrait social brossé avec lucidité, la face cachée et désespérée d’un peuple qui ne croit pas au « droit au bonheur », et un film d’auteur aux sens aussi importants que nombreux, comme Jia Zhang Ke sait nous les offrir.

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