Crying Freeman (Christophe Gans; 1995)

★★★★☆

A l’origine, Crying Freeman fut un manga écrit par Ryôichi Ikegami et dessiné par Kazuo Koike, en 1986. Adapté ensuite en une série de six OAV ( l’équivalent japonais du direct-to-video occidental ) de cinquante minutes chacun, l’histoire raconte la vie d’un tueur professionnel employé par la mafia, dont la particularité (outre ses facultés et son sang-froid hors normes) est d’avoir un dragon tatoué sur tout le long du corps, et de verser une larme à chaque vie qu’il prend.

L’oeuvre cinématographique vit le jour en 1995, sous la réalisation de Christophe Gans. Un homme qui maîtrise, on peut le dire, bien le sujet, puisque sa jeunesse fut longuement marquée par la japanimation et le cinéma d’Asie, un genre qu’il défendait déjà à une époque où il était malmené et méprisé par les critiques de notre coin du monde. Il s’agira alors de son premier vrai long-métrage (il avait auparavant réalisé Silver Slime, un court métrage, ainsi qu’une partie des trois sketchs du Necromicon.), et si l’adaptation est imparfaite, elle n’en demeure pas moins de grande qualité. Mark Dacascos se voit confié le rôle titre, acteur dont la carrière peinait jusqu’ici à décoller ( Double Dragon, Kickboxer 5, etc…) qui trouvera enfin en la personne du Freeman un performance à sa mesure, et c’est Julie Condra qui lui donnera la réplique, en prenant le rôle de Emu O’Hara, une jeune peintre occidentale qui sera témoin de l’un de ses crimes. Nous pourrons également apprécier les présences de Tchéky Karyo, de Yoko Shimada (Shogun) ou encore de Makoto Iwamatsu ( Sidekicks, Conan…). Un casting qui offre beaucoup de talents pour certains relativement peu connus, qui auront pour eux de se trouver être très ressemblants avec les dessins originaux.

La trame scénaristique, quant à elle, reprend le début de l’histoire, soit l’équivalent du premier OAV. (ou des deux premiers tomes, pour la version papier.) Format oblige, Christophe Gans adapte, rallonge certaines scènes, et modifie certains éléments ( Emu Hino dans la version originale devient Emu O’Hara dans le film.), sans toutefois vider l’oeuvre de sa substance ou de ce qui en fait une réussite, comme ce fut si souvent le cas avec les prétendues « adaptations » (vous êtes bien sûr libres de piocher dans le répertoire des dernières en date pour trouver une pelletée d’exemples). A l’instar d’un Peter Jackson avec Lord of the Rings, Gans fait de Crying Freeman SON oeuvre, la séparant bien de l’univers original par la photographie, l’esthétique, la beauté de certains plans , tout en conservant la substance : Une grande importance accordée aux scènes de sexe, une sublimation du personnage à travers sa tenue, son allure et la perception qu’en ont les autres protagonistes, et un sens visuel propre au réalisateur, que l’on retrouvera plus tard dans certaines scènes du Pacte des Loups. Très soignée, la mise en scène envoûte, semblant ne laisser aucun détails de côtés. Ainsi, un rideau, volant au gré du vent, ou même de simples feuilles mortes paraîtront avoir une trajectoire maîtrisée, précise et voulue, renforçant ainsi cette impression que donne le réalisateur de vouloir nous faire partager cet amour de l’image et de la photographie.

On pourra alors citer plusieurs scènes ici, l’une des plus remarquable étant la rencontre entre le Freeman et la jeune femme, dans sa chambre à coucher. Les effets de lumières,extérieurs, se reflétant sur le visage de la jeune femme, contrastant avec la pénombre dans laquelle est plongé celui du tueur, les plans face au miroir, montrant les deux visages simultanément un court instant, avant de flouter le miroir en arrière plan afin d’attirer l’attention sur le regard du tueur. La scène d’amour qui suit sera alors sensuelle et calme, reposant tout autant sur l’encadrement des personnages que sur eux-mêmes : le rideau, dans un coin,est toujours en mouvement, porté par le vent. La lumière du feu de cheminée vacille, et le visage du Freeman passe de la lumière à l’ombre, pendant que son tatouage donne presque l’impression de bouger le long du corps, le dragon prenant vie dans les mouvements du tueur. Enfin, la dernière partie de la scène verra le tueur protéger la jeune femme contre ceux qui viennent l’enlever. Lui, qui était venu l’assassiner, se fait désormais son protecteur, dans une scène où là encore la lumière tient une grande importance, accompagnant les mouvements de Mark Dacascos dans une jolie chorégraphie. On retrouvera alors ici clairement une influence de John Woo : faire en sorte que les personnages restent clairs pour le spectateur, émotionnellement parlant, y compris au sein de l’action la plus brutale.On se souvient de Danny Lee et Chow Yun-Fat dans The Killer, et de l’émotion que les acteurs parviennent à véhiculer, que la caméra arrive à capter, et ce malgré un gunfight explosant de partout et tirant à tour de bras. Cette idée se retrouve ici dans Crying Freeman, par cette scène (et par bien d’autres à travers le film) ou Mark Dacascos, à moitié nu, abat ses ennemis en esquivant leurs tirs, sautant et fondant sur eux, mais où jamais la caméra n’abandonne l’émotion qui l’habite, afin qu’elle reste lisible à l’écran.

Une influence parmi bien d’autres qui ne parvient pourtant pas à mener le film aux sommets de l’art, celui-ci souffrant de son rythme trop plat, et de certaines maladresses de réalisation. En contrepartie, les transformations apportées au film par rapport à sa version papier ont toutes leurs raison d’être. En effet, si le ton général, à base de violence et de sexe est là, les tortures tournant autour de ces deux thèmes seront moindres, tout comme l’aspect sanguinolent des combats. Un parti pris visuel qui, loin de gâcher l’esthétisme de l’oeuvre, lui donne une autre dimension. Christophe Gans réalise peu, mais réalise bien, et nous le prouvait déjà avec ce premier film, bourré de qualités de toutes part, qui est attachant, maîtrisé et passionné, dénotant alors d’un désir de faire les choses différement, mêlant la mélancolie à l’action, l’asie à l’occident, le réalisateur voulant, de son propre aveu, réaliser « un film d’action qui plairait aussi – surtout – aux femmes. ». C’est donc avec cette optique bien particulière que la touche de celui que certains considèrent comme le plus grand cinéphile au monde marque l’oeuvre, et le spectateur.

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