La Prohibition – Causes, Conséquences, Héritage

Je profite de cette semaine pas anodine du tout ( celle de la reprise de Boardwalk Empire, au hasard) pour  un petit article à la fois rétrospectif sur des faits pas si éloignés de nous, si on veut toutefois bien les transporter à notre époque. Le sujet sera ici basé sur la période de prohibition la plus connue : aux USA, entre la fin des années 10 et le début des années 30. Une période d’un peu plus de dix ans durant laquelle l’Amérique a interdit la production et la vente d’alcool sur la majorité de ses Etats, sacrifiant la liberté humaine sur l’autel de la morale et de la bienséance. Aussi, pour ceux qui ont eût, ou auront la flemme de chercher sur le net le pourquoi du comment…J’espère que cet article sera utile. Personnellement, le rédiger m’a remis pas mal de choses en tête.


Une cause couvée de longue date

En effet, si la Prohibition n’est pas officielle avant 1919, les évènements qui y conduirent, eux, remontent à bien plus loin. Il faut pour commencer revenir à la fin du XVIIIe siècle/début XIXe pour voir émerger les premières « Ligues  de tempérance ». Ces associations (depuis largement associées au féminisme) militaient activement, et en nombre parfois influent, pour la modération – la tempérance – de la distribution et de la consommation de l’alcool, celui-ci étant alors un réel problème de société, entre les ordonnances factices de médecins pour en obtenir et globalement, il faut le dire, un paquets de maux d’ordres individuels, de la violence des hommes aux accidents malheureux. Bien entendu, ces ligues avaient tout l’appui de l’Eglise, dont les pasteurs prêchaient eux mêmes contre l’abus d’alcool (ou contre l’alcool tout court) depuis bien des années.

Comme tout mouvement qui prend de l’ampleur, les ligues finirent vite par se sentir pousser des ailes, et par se mêler à d’autres combats, politiques, religieux et moraux, devenant même plus pressants vis à vis de leur concitoyens sur ladite consommation. La Société Américaine de Tempérance, fondée en 1826, boosta leur mouvement et s’engraina un peu plus sur la voie du « redressement juste et vertueux pour une Amérique morale ». En 1840, on dénombrait plus de 8000 groupes à travers les USA. Et bien entendu, ils devenaient chaque année plus nombreux et plus extrêmes, prônant que pour empêcher « l’ivresse » seule l’interdiction était envisageable.

C’est dans le Maine, en 1851, que fut adoptée la première loi visant l’interdiction de la vente d’alcool, « à l’exception des besoins médicaux, mécaniques et/ou manufacturiers. » Quatre ans plus tard (en 1855 donc, pour ceux qui auraient du mal), 12 autres Etats avaient adopté la prohibition totale, faisant du même coup gueuler les prolos, qui ne pouvaient plus se mettre une murge après le boulot avant de rentrer cogner leurs donzelles. (il faut les comprendre, si on se met à tabasser sans picole, c’est vite moins festif.). Du coup, ces mêmes classes ouvrières se défoulèrent sur quelque chose de plus significatif aux yeux du gouvernement, dans de petits événements que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’émeutes.

De Charybde en Scylla

Quelques trente ans plus tard, la WCTU (Whore…oups, Woman’s Christian Temperance Union) instaura dans les écoles et les collèges une section « D’Education Scientifique à la Temperance ». Le nom parlant de lui même, je doute avoir besoin de préciser le taux de conneries que Mary Hunt et ses collègues purent cracher dans les établissements de l’époque concernant la prohibition. Ils avaient après tout bien compris que les étudiants seraient la prochaine génération d’électeurs, et si on veut changer la société, il faut formater les citoyens à la racine. (Certaines choses ne changent jamais…)

La prohibition morale, c’est bien, mais legislative, c’est mieux. Et effectivement, les ligues obtinrent, petit à petit, gain de cause. Entre 1900 et 1918, plus de 26 Etats adoptèrent la prohibition totale au niveau judiciaire. En 1919, le 18e Amendement et le Volstead Act scéllèrent le tout au niveau national, ce dernier interdisant la fabrication, la vente et le transport de boisson contenant plus de 0,5 % d’alcool, à l’exception (bien sûr) des vins de messe ou des solutions médicales. Cependant, interdire une chose n’en supprime pas la demande, et ce sont les distilleries d’Europe et du Canada qui prirent le relais, exportant leurs produits jusqu’aux USA, et donnant du même coup du fil à retordre aux forces de police, alors chargées, en plus du reste (fermeture de brasseries et destruction des stocks) de contrôler les frontières. Une loi difficilement applicable donc qui, pendant les dix années suivantes, va faire plus de dégâts que de bien, pour diverses raisons.

Once Upon a Time in America

La prohibition n’empêcha en fait pas grand chose de tourner, bien au contraire, puisqu’un marché parallèle de résistants/rebelles/alcooliques notoires/emmerdeurs se mit en place. Les bars se recyclèrent dans la vente de sodas et de consommations sans alcool, pendant que leurs caves clandestines ne désemplissaient pas. On ne consommait plus dans la rue, mais dans des endroits secrets loin du regard de la loi. Les distilleries clandestines s’ouvraient, et tout ce que le gouvernement ne pouvait désormais plus taxer tombait finalement dans les mains des gangs, de la mafia, et d’autres vendeurs au marché noir de tout aussi bon aloi. Mais qui dit clandestin dit qualité variable, et en effet, l’alcool produit était une véritable roulette russe pour le consommateur, qui pouvait boire un bon whisky à l’ancienne tout comme il pouvait perdre la vue ou avoir des lésions cérébrales, selon la fabrication et les ingrédients utilisés. On dénombra ainsi durant toute la période de la prohibition plus de 10 000 morts, simplement en consommation de méthanol. Ceci n’empêcha pas le marché de bien fonctionner, le crime organisé ayant constitué rapidement un vaste réseau d’importation et de distribution, arrosant du même coup notables, police peu scrupuleuse et juges, si bien qu’a postériori plusieurs politiciens admirent avoir possédé et consommé de l’alcool durant son interdiction, provoquant un vent de colère du peuple envers l’autorité. Pendant ce temps là, Al Capone s’est fait des couilles en or, qu’il put continuer de polir en taule. (il fut d’ailleurs arrêté au niveau fédéral, puisque tous les juges locaux recevaient volontiers ses pots-de-vins – au sens littéral ).

Dernière conséquence, toute aussi importante sur le long terme : la destruction des stocks d’éthanol appartenant aux paysans et fabriqué à l’époque à base de Maïs. L’éthanol était jusqu’alors le principal carburant pour a peu près tout, des voitures aux trains en passant par les outils agricoles. Privés de ceci, les fermiers durent se tourner vers un autre carburant bon marché, efficace et très peu répandu : le pétrole.

Rebels Strikes Back

Après dix ans de Prohibition, le bilan n’est pas glorieux : la loi, corrompue, ferme trop souvent les yeux, l’Etat n’a jamais trouvé le moindre moyen efficace pour stopper les productions clandestines, et accusait un manque à gagner sur tout stock vendu sous le manteau. A cela, il faut ajouter le point qu’aucune de ces ligues de tempérance à la con n’avait vu venir : la montée de la criminalité, de la violence et du racket inhérente au développement du marché noir et des Familles Mafieuses. Provoquant un certain quotas de morts auxquelles viennent s’ajouter les alcooliques aux cerveaux liquéfiés par le méthanol. En sus, la moitié des brasseries avaient fermées, les plus modestes en général, la prohibition n’ayant laissé survivre que les plus grosses compagnies, dont la qualité des produits étaient relativement moyenne (voir médiocre) car conçues pour le grand public (là encore, peu de choses ont changées depuis, c’est toujours les grandes compagnies qui font le plus de merde.)

Il faudra donc attendre le début des années 30 pour que les Associations anti-prohibition obtiennent à leur tour justice. En avançant les problèmes soulevés plus haut et en les nommant comme causes de la crise économique récente, elles firent pencher la balance en leur faveur. C’est en 1933 que Franklin Roosevelt abroge le Volstead Act, rétablissant du même coup les taxes sur l’alcool et l’autorisation à la vente. Certains états résistèrent, en général des états de bouseux comme le Kansas ou le Mississipi. Ce dernier céda en 1966, signant la fin totale de la prohibition aux USA.


Un Héritage social et culturel.

Le crime organisé subit l’annulation de la prohibition comme un coup dur sur ses activités, mais rebondit néanmoins en exploitant les autres drogues, les jeux d’argents, le racket et la prostitution. Bien entendu, rien n’a réellement changé et hier comme aujourd’hui, les problèmes sont les mêmes : des associations militent contre les drogues, d’autres pour. Les médecins (aux USA) prescrivent le « cannabis médicinal » comme les nôtres le Mediator, le commerce clandestin et le marché noir se développent dans la violence du crime et des gangs, et le gouvernement se refuse à légaliser tout cela. Est-ce une bonne chose, une mauvaise ? Toujours est-il qu’une fois encore, il s’agit de l’un des très nombreux exemples d’une comédie humaine se rejouant éternellement au sein de la société, preuve que celle-ci ne fait que répèter ses erreurs d’une génération à l’autre.

Culturellement, la prohibition eût des effets notables. Passons outre le secteur musical, les références y étant trop nombreuses (Smooth Criminal!), pour nous centrer sur le reste :

Cinéma – les films traitant de la prohibition ne manquent pas, tant en terme d’histoire que de contexte. Nous retiendrons toutefois deux films sortant nettement du lot tant en terme qualitatifs que cinématographiques. Les Incorruptibles (1987) de Brian de Palma, immortalise sur grand écran la confrontation légendaire de l’époque entre Eliot Ness, policier réputé intègre (interprêté par Kevin Costner) et Al Capone (Robert De Niro) dans un métrage d’anthologie. Le second, de trois ans son ainé, n’est autre que l’un des nombreux chefs d’oeuvres de Sergio Leone, Il Etait une Fois en Amérique. Dernier film du réalisateur (décédé en 1989), celui-ci clôt avec maestria sa trilogie « Once Upon a Time… » en nous offrant l’histoire de Noodles (Robert de Niro again), truand qui, à l’hiver de sa vie, se souvient de sa jeunesse dans le Lower East Side, et sa montée dans la pègre New Yorkaise grâce au trafic d’alcool.

    

Vidéoludique – parmi les nombreux jeux prenant pour cadre l’Amérique et son Histoire, un seul nous intéressera très clairement ici : Mafia. Sorti en septembre 2002, le jeu est un open-world retraçant l’histoire d’un petit chauffeur de taxi embarqué malgré lui dans la famille Salieri, dont il gravira les échelons, au sein de Lost Heaven, véritable Chicago fictif. Le jeu se situe au beau milieu des années 30 et se déroule sur plusieurs decennies (à la manière de ce que fait Scorsese dans les Affranchis) nous offrant nombre de séquences de contrebande d’alcool, de gestion de la prostitution et autres guerres de territoires en rapport direct avec la prohibition, multipliant au passage les références aux plus grandes oeuvres cinématographiques sur le milieu.

Séries TV – Parce qu’il est tard, et que le sujet n’est pas spécialement répandu dans ce milieu, je n’en citerais qu’une : Boardwalk Empire. Créée en 2010 par Terence Winter (bras droit de David Chase et scénariste  sur la cultissime et toute aussi mafieuse The Sopranos) et produite par Martin Scorsese, la série nous plonge dès son pilote dans les débuts de la prohibition à Atlantic City, en 1920. Fort d’un casting cinq étoiles (Steve Buscemi, Michael Pitt, Stephen Graham ou encore Michael K. Williams), la série marque, avec Treme et dans une moindre mesure Game of Thrones, une tentative pour la chaîne HBO de revenir à un niveau de qualité perdu depuis 2007. La seconde saison démarrera le 25 septembre 2011.


Conclusion :
Aussi fascinante puisse t’elle être, la période de la prohibition fut bien courte et démontra avant tout qu’il vaut mieux modérer plutôt que d’interdire purement et simplement l’opium d’une nation. Rétrospectivement, on pourrait presque parler d’une décennie de fiasco qui apporta mort, crise et lois liberticides. La Prohibition n’est jamais que l’un des (trop) nombreux exemples de l’Histoire qui a fait plus de mal que de peur.

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