Django Unchained; His name is King.

★★★★★

Amusant phénomène que celui de la sortie d’un nouveau Tarantino : la critique, d’abord, dont une majorité s’enthousiasme en scandant à qui veut l’entendre que l’on tient « son meilleur film depuis Pulp Fiction » pendant que d’autres, qui n’aiment de toute façon pas le cinéaste, le descendent comme à leur habitude. Le grand public ensuite, qui n’a d’yeux que pour ce dieu, et qui de toute façon se massera dans les salles (Non, il n’y a rien de pervers dans cette phrase!) et aimera le spectacle. Enfin l’individu, c’est-à-dire vous, moi, au milieu de ce public, tentant vainement de se faire un avis éclairé sur ce qu’il vient de voir, loin de toute influence. C’est là que survient le côté fascinant de la chose, car si l’on peut ouvertement cracher ou encenser un Burton (par exemple) en toute bonne conscience, évoquer Tarantino au sein d’une conversation en admettant la possibilité qu’il puisse ne pas avoir que du génie (ou à l’inverse, qu’il en a un peu trop, suivant à qui on s’adresse) revient à courir nu au milieu d’un champ de mines en chantant Kumbaya à tue-tête : c’est suicidaire, fou, et ça vous vaudra bien des regards de travers. Un peu comme lorsque vous dites que votre préféré est Jackie Brown, d’ailleurs.

C’est en partie pour cette raison qu’un mois de temps fut nécessaire au rédacteur de ces lignes avant de pouvoir évoquer Django Unchained. Car après tout, s’il est parfois bon de laisser son propre ressenti refroidir, il peut-être meilleur encore de laisser l’engouement de la foule retomber…

L’égo System

Autant l »admettre d’emblée : je n’ai pas été tendre avec Django Unchained durant sa très longue période de production. En effet, entre d’un côté l’enlisement relayé ici et là du tournage (départ d’un casting cinq étoiles au profit d’un cast sympathique mais sans prestige ; Les rumeurs d’Idris « The Wire » Elba dans le rôle qui s’envolent pour l’officialisation de Jamie Foxx, que je n’apprécie guère ; un trailer qui loin de me faire envie, m’aura largement inquiété) et de l’autre les déceptions successives d’un Kill Bill sympathique mais vide, un Deathproof pas sympathique et chiantissime, et unInglorious Basterds moyen et bancal à tous les étages, Chris Waltz mis à part. Ça tombe bien, il nous revient dans le film présenté ici. Puis bien sûr, il y a le « Tarantino effect ». On connaît tous le caractère très mégalo du réalisateur, sa volonté de garder le contrôle de son sujet, et de ce côté voir un Kurt Russell déserter le tournage sans évoquer de raisons n’avait pas franchement de quoi rassurer quant à l’ambiance sur le plateau. Tarantino avait-il les pieds dans la boue, et le script dans l’âtre, ou l’inverse ? Ces questions n’étant pas destinées à trouver réponse dans l’immédiat, je les laissais de côté, me désintéressant des informations sur le sujet jusqu’à la date fatidique de sortie du film, accueilli comme il se doit (voir plus haut) par la presse. Vous l’aurez compris, cette nouvelle version de Django, dont j’adore par ailleurs le film original, ne me branchait pas des masses.

C’est donc avec une certaine réserve et extrêmement bien accompagné que je mettais les pieds dans la salle pas encore obscure, mais déjà bondée, pour 165 minutes de pelloche qui m’apprirent à terme une leçon marquante : parfois, l’égocentrisme n’est pas tant dans le réalisateur que dans son public…

La Comédie Humaine

Après une introduction jouissive, renvoyant autant au Django originel par son main theme qu’au genre tout entier du western spaghetti de par l’action qui se déroule sous nos yeux (les esclaves, marchants encore et toujours dans les paysages désolés d’une Amérique renaîssante), le film, très rapidement, installe un ton et un rythme qui, s’ils témoignent toujours d’une virtuosité sans égale, sont très inhabituels du réalisateur, plus propice à une constance douce-amère qu’à naviguer nonchalamment entre comique et tragique. Il est dès lors étrange, ironique même, que ce soit l’un de ses films au sujet apparent le plus dramatique (avec le précédent) qui bénéficie ici du plus de dérision possible. Un moyen de se décharger de la tension du contexte, le duo Foxx/Waltz remplaçant les basterds et Pitt du précédent métrage ? Certainement, mais pas que.

En tapant alternativement du doigt sur les rires et les larmes, le réalisateur permet une mise en relief du sujet sur les deux tableaux : la violence nous apparaît bien plus dégueulasse et douloureuse, comme une triste réalité, alors qu’on riait dix secondes auparavant ; l’humour nous éclate au visage comme la chute d’une bonne blague dès lors qu’il rebondit sur les clichés et les situations décalées de l’époque. Le personnage de Don Johnson s’adressant à l’une de ses esclaves, ou encore la manière dont Django apprécie sa liberté sont autant de scènes clés pour la réussite de cette alchimie. En découle un film aussi acide que froid, aussi violent qu’amusant, où l’ironie côtoie sans cesse d’un œil aguicheur les pires atrocités, et où le sang d’une vengeance purement traditionnelle (pourtant déjà largement narrée par l’auteur dans son dyptique Kill Bill) vient s’intégrer dans un récit ancestral de chevalerie (explicité au détour d’une très belle scène ; le chevalier, le dragon, la princesse… ) et faire du pied à son éternel comparse narratif, à savoir le parcours initiatique de son héros destiné à l’iconisation, qui va passer par absolument toutes les phases caractéristiques du genre : rencontre, mentor, apprentissage et éducation, puis émancipation dudit mentor avant de finalement devenir maître. Archétypal à l’extrême, Django Unchained profite de ces éléments pour installer sans complexes un contexte à la fois décalé et tendu où l’on sent le plaisir jubilatoire et communicatif que Tarantino prit à y installer dialogues et personnages forts. Inutile de louer le talent d’un Samuel L.Jackson, d’un DiCaprio ou même du pourtant très en retraitWalton Goggins : tout le monde ici est à sa place et ne souffre d’aucune fausse note, y compris le héros. Un Jamie Foxxsurprenant pour le spectateur que je suis, car pour une fois incroyablement bien dirigé, charismatique et frappant.

Surprise, Motherfucker ?

Maîtrisé d’un bout à l’autre, Django Unchained est surtout surprenant de singularité, en cela qu’il ne ressemble à rien de ce à quoi nous a habitué le réalisateur. Intéressant, porteur d’un sens et d’un contexte engagé atypique (toujours pour son auteur), mature dans sa conception et dans son approche, le métrage porte d’un bout à l’autre les stigmates d’un réalisateur qui a (temporairement ou définitivement ?) délaissé certains de ses tics pourtant parmi les plus emblématiques de son cinéma. Le style est là, toujours, constant, à chaque plan réalisé et à chaque réplique prononcée. Les balles continuent de pleuvoir, et font les trous les plus improbables dans les endroits les plus douloureux. Les scènes cultes, toujours, s’enchaînent. Mais rien à faire, il y a dans le ton du maître quelque chose de différent. Après un Inglorious Basterds maladroit, souvent trop lourd et certains diront même un brin prétentieux, Djangovient se poser comme la version « masterpiece » de son précédent brouillon. Décomplexé, fun et solide comme un Pulp Fiction a pu l’être en son temps, le dernier métrage de Tarantino est également l’hommage passionné et le film passionnant, sensé, à propos. Loin de nous renvoyer ici son habituelle image de geek talentueux très bavard récitant références et dialogues tape-à-l’oeil pour tourner des scènes cools « parce que c’est cool », il offre ici à son public l’un de ses films les plus ouvertements extrêmes, les plus ambitieux et les moins foutraques, sorte de gigantesque synthèse diablement épique de plus d’une décennie d’errance post-chef d’oeuvre.

Plus qu’un outsider dans la filmographie, Django Unchained est une refonte stylistique indéniable, et à mon sens bienvenue, aboutissement d’une mue lente et douloureuse d’un réalisateur qui a longtemps cherché quelque chose de concret à raconter. Etonnant à plus d’un titre, le film frappe un grand coup, non pas parce qu’il est estampillé Tarantino, mais bel et bien parcequ’il ne déçoit à aucun moment. Allez savoir, peut-être qu’il s’agit là de son meilleur film depuis Pulp Fiction, après tout…

Et parce que quelques mots de l’auteur sont toujours plus intéressants que l’avis d’un simple spectateur, voici ici une interview des plus passionnantes.

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