The Path; Le Pacte du loup.

★★★★☆

Article originellement publié le 6 mai 2013.

Parmi les supports dont les œuvres sont les moins sujettes à être adaptées en jeux vidéo, deux se distinguent particulièrement par leur rareté : les contes populaires et les romans. En effet, à quelques exceptions près (Alice Alice. Ah non, les allusions à Poe dans Dishonored, aussi. Mais Alice, surtout. Et Suikoden, un peu. Mais Alice, quand même. Ah, et Dynasty Warriors. Vous ais-je parlé d’Alice ?), les œuvres vidéoludiques issues des classiques de la littérature ainsi que de la tradition orale sont soit des adaptations d’oeuvres cinéma/animées adaptées de ces formats originels ; soit des jeux puisants dans les diverses mythologies (Okami, Odin Sphere, Folklore, God of War) à loisir plus que tentant d’adapter précisément une œuvre.
En 2009, le studio méconnu Tale of Tales accouchait de The Path, Une relecture interactive d’une célèbre histoire mainte fois remaniée et aux différentes interprêtations : celle du Petit Chaperon Rouge.

Promenons-nous dans les bois.

Au menu et sans jeu de mots, six jeunes filles vous sont proposées. Toutes d’un âge différent, toutes d’un look différent, toutes d’une attitude différente. Peu importe l’ordre, il faudra de toute manière se promener avec chacune d’entres elles pour vivre l’histoire. Le jeu démarre sans autre forme de mise en scène, sur le sentier, votre chaperon au bout du clavier (ou de la souris, selon vos goûts) avec pour seule consigne celle que vos chers parents vous ont posé : rendez-vous à la maison de grand-mère, et surtout ne vous éloignez pas du chemin !
Et effectivement, vous pouvez ne pas vous éloigner du chemin, comme le chaperon très sage que vous êtes, rendre visite à votre grand-maman malade, et terminer ce périple qui n’en serait alors pas un. Parce que The Path avant d’être un jeu, est une fable. Avant d’être une aventure, est une histoire : celle d’une enfant désobéissante qui doit apprendre à faire plus attention. De ce fait aller directement au but en suivant le passage vous gratifiera d’un superbe « fail » dans l’écran de statistiques final. Sans élément perturbateur, comment une histoire pourrait-elle être réussie ?

A vous donc d’errer librement dans les bois en charmante compagnie – le chaperon – à la recherche de sa non moins séduisante rencontre – le loup. Un parcours qui sera lent et poussif, notamment à cause d’un gameplay pour le moins minimaliste (une touche pour marcher, une pour courir, une pour la caméra) qui ne servira qu’à mettre l’accent sur la contemplation. Car si pour les moins patients l’expérience se révèlera vite frustrante et passablement ennuyeuse (la rigidité étant en plus du reste de mise), les autres pourront à loisir déambuler, flaner et se perdre dans cette forêt brumeuse où tout se ressemble, et où reposent de nombreux objets et lieux. Une carcasse de voiture, un fauteuil, un piano ou encore un cimetière sont autant d’interactions possibles pour chacune des filles par le biais desquels leurs pensées s’exprimeront, et avec elles leurs personnalités, leurs angoisses, et leurs caractères.

Viendra ensuite lorsque vous l’aurez trouvé (la position des lieux changeant à chaque partie, et la carte n’indiquant pas grand chose, cela pourrait prendre cinq minutes ou trois quarts d’heure) l’invariable rencontre avec le loup, toujours sous une forme différente, dont je me garderai bien de parler ici pour éviter tout spoil. La conclusion enfin vous mènera jusque dans la maison de grand-mère, dont la visite différera toujours suivant la jeune fille que vous contrôlez et les choses qu’elle aura vu dans la forêt. Une fin de parcours introspective et toujours portée par l’onirisme général du soft, le rêve se déformant ici en un cauchemar marqué par l’héroïne, et marquant pour le joueur.

La partie terminée, vous voici de retour à l’écran de sélection des jeunes filles, où celles qui n’ont pas encore rencontrées leurs loups vous attendent patiemment. Vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire…

Under the Red Hood.

Il existe de nombreuses interprêtations et analyses de l’histoire du Petit Chaperon Rouge, allant de la simple fable morale sur la désobéissance et l’imprudence à l’allégorie du premier rapport sexuel. Il aurait été facile dans ce contexte de faire de The Path (et de la fable dont il puise son influence) une œuvre à la morale aussi douteuse et puante que manichéenne, où chacune des jeunes filles qui s’éloignerait un tant soit peu des clous bien balisés de l’ordre parental se ferait tuer/traumatiser de la pire des manières façon slasher bas de gamme. Ce serait négliger la part importante d’interprêtation du joueur dans la compréhension du texte, mais aussi la volonté du récit (et des auteurs) de ne jamais se faire les donneurs d’une leçon indigeste, mais plutôt les conteurs d’une histoire qui sous couvert de fable horrifico-glauque (certaines séquences peuvent faire froid dans le dos par leur caractère malsain, torturé ou tout simplement par ce qu’elles évoquent) ne fait jamais que raconter de manière métaphorique les différentes étapes qui mèneront une enfant vers l’âge adulte, chacune d’entre elle pouvant être vécues comme un changement brutal du quotidien, un événement traumatisant ou une leçon a retenir. C’est en tombant que l’on apprend à se relever, c’est en se faisant bouffer que l’on apprend à se protéger. Reste enfin au milieu de tout cela une figure, protectrice et inchangée, celle d’une jeune fille en blanc tentant toujours de ramener nos héroïnes dans le droit chemin. Celle-ci, par sa simple présence met en relief la notion de bien et de mal. Nous tentons de pousser nos avatars dans la gueule du loup, elle tente de les en éloigner. Si elle y parvient, nous échouons, mais les chaperons sont saufs. Si elle échoue, nous réussissons, et les chaperons apprennent, de manière souvent violente. Qui a raison, qui a tort ? De là à y voir un parallèle à deux extrêmes d’éducations se confrontant sans que l’un ne prévale sur l’autre, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas, mais que vous êtes libres de sauter à pieds joints…

Dire de The Path qu’il s’agit d’un jeu vidéo serait une insulte, autant envers le travail de Tale of Tales qu’envers le médium vidéoludique tout entier. Il s’agit d’une histoire interactive, minimaliste et certainement pas aux goûts de tous, qui se révélera néanmoins intéressante à parcourir pour peu que l’on y accroche. A la manière d’un bon bouquin, elle se bouclera en quelques heures, et nous laissera en tête quelques pistes de réflexions bien senties grâce a sa direction artistique et à son choix thématique des plus singuliers. Autant vous le dire tout de suite, si le studio tente une suite spirituelle et masculine portant sur Pierre et le Loup avec six frères, je replonge sans hésiter.

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