Spring Breakers (Harmony Korine; 2013)

Sucette & Tronçonneuse

Tout d’abord, un regard un peu méprisant, inattentif presque, face à un trailer tapageur. « Tiens, un teen-movie débile avec du cul ». Puis un nom inconnu – pour moi en tout cas – à la réalisation : Harmony Korine. Un petit tour sur le web suffit pour attiser ma curiosité de l’homme, puisque son CV fait à plusieurs reprises état de collaborations avec Larry Clark (Kids, Bully…). Pas le genre d’homme à donner dans l’histoire décérébrée. Un second trailer, estampillé « Red Band », donne à voir une toute autre forme du film, laissant transparaître un aspect bien plus intimiste, bien plus dérangeant en filigrane. Hey, on fait dire à un trailer ce qu’on veut, après tout. Il n’en fallu néanmoins pas plus pour susciter mon intérêt.

Eh bien putain, quelle claque.

Prenez quatre actrices, dont trois issues des pires productions Disney Channel des années 2000. Placez-les dans un décor volontairement putassier et gras, dans la plus pure tradition de ce qui sert de fond de commerce à MTV & co, illusion grossière et dépravée de l’éternel rêve américain : argent, réussite sans effort, sea, sex & sun sans aucune limite à l’assouvissement des désirs. Le rêve de tout ado. Baignez le tout de couleurs saturées et de plans hallucinés, et vous obtenez Spring Breakers, le cocktail détonnant dans lequel Harmony Korine brosse le portrait acidulé d’une génération d’ados pour qui le graal, loin des réalités du monde, constitue la vitrine médiatique dans laquelle ils baignent depuis toujours, du succès fulgurant des stars de reality-shows à la promesse d’une vie facile où éclate et défonce riment ensemble, dans tous les sens du terme. Un tableau d’autant plus savoureux que le choix des actrices, surprenant de prime abord (ne nous mentons pas, de nos quatre lolitas on attends encore un rôle qui les révelera pour autre chose que leurs jolis minois), se révèle au final assez burné en cela qu’elles illustrent à la perfection tout ce qui déconne dans le star-system actuel : embauchées pour être des égéries de pureté et d’innocence sur la promesse de gloire et de succès, et recrachées à peine la majorité atteinte dans une industrie prompte à en faire à peu près tout ce qu’elle veut. Pourtant Harmony Korine, bien conscient de son fait, ne joue jamais le moralisateur bien pensant et ne se laisse pas aller à la facilité scénaristique, préférant baigner son film dans une mise en scène onirique où l’important n’est pas tant la vraisemblance des scènes que leur symbolisme visuel, jusqu’à atteindre le comble d’une ironie un peu glaçante lorsque James Franco (campant ici le rôle du fantasme masculin, un rappeur/criminel bourré de thunes, bad boy en puissance) se met à chantonner du Britney Spears à l’intention de jeunes filles armées de fusils d’assaut et cagoulées de rose.

Ce paradoxe omniprésent qui atteint lors de cette scène son climax est le moteur du film, celui qui va donner au discours tout son sens, puisqu’il s’agira pour chacune des quatre jeunes filles de se remettre en question et de se prouver jusqu’où elles sont capables de suivre leur fantasme avant de reprendre contact avec le monde réel. C’est sur cette problématique que le film va s’appuyer pour inverser totalement son ton et son imagerie. Les bribes de dialogues répétées inlassablement de manière presque aliénantes comme le refrain d’une chanson, deviendront l’évocation d’un piège, d’une illusion au fur et à mesure que le discours mensonger des gamines sur le répondeur de leurs parents (« tout est génial ici, les gens sont tellement gentils, on veut se découvrir nous-mêmes, savoir qui nous sommes ») sonnera inversement de plus en plus vrai au sein d’un parcours initiatique bien réel balisé par les extrêmes, la dope et la peur plus que par la méditation. La photographie évolue, passant d’une mauvaise pub MTV (pléonasme) à un délire sous LSD servi par une bande-son Skrillex/Cliff Martinez saturée, donnant au tout une allure de plus en plus fantasmagorique, viscérale, psychologique. La mise en scène tend à se destructurer et à s’éclater, les plans les plus poseurs (peut-être trop) étant supposés retranscrire des bribes de réalités froides au milieu d’un very bad trip. Et de conclure, une fois de plus, en évitant de porter un quelconque jugement, sur le simple fait qui se doit de clore le parcours d’un adolescent : l’acquisition de la maturité nécessaire dans le monde « réel », celui des adultes.

Parce qu’il est un trip visuel, sensitif et auditif, Spring Breakers fait briller de mille feux son propos, faisant d’une simple histoire d’ados en vacances un réel parcours psychologique pour ses personnages, portraits d’une génération paumée en quête de repères et de limites, et qui les trouve en les éprouvant d’elle-même. Tour à tour sublime et dégueulasse, poétique et réaliste, voire tout cela à la fois, Spring Breakers, à mi-chemin entre un Bully onirique et un Bellflower féminin, appartient à une race devenue si rare qu’on s’étonne lorsque l’on tombe dessus : celle des teen-movies intelligents.

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