Daisy Diamond (Simon Staho ; 2007)

Commençons avant tout par un avertissement, cet article n’est pas une simple critique du flim sur lequel il s’attarde, ne se veut pas une accroche pour vous donner envie d’en savoir plus. Au contraire, je prétends proposer une analyse poussée de comment s’imbriquent scénario et mise en scène au travers de la réalisation proposée par Simon Staho. De fait, aucune précaution ne sera prise pour éviter du spoil et le flim sera décortiqué du début à la fin. Donc à moins que vous ne l’eussiez déjà vu, que vous n’escomptiez pas le voir (ou du moins non sans vous forger un avis à la lecture d’articles spoilateurs), ou que vous ne vous foutiez qu’on eusse pu vous spoiler du Fight Club, du Usual Suspects et toute cette sorte de choses, ouste, voyez Daisy Diamond avant de me lire !

De même, on va parler ici d’un flim qui a dû être interdit en salles aux mineurs dans pas mal de pays, il s’adresse donc, tout autant que cet article, à un public averti.

Good morning Denmark

Daisy Diamond, donc, flim danois de Simon Staho sorti en 2007, avec Noomi Rapace (Millenium, Prometheus), nous décrit le portrait d’une jeune mère célibataire suédoise enchaînant les castings à Copenhague pour percer comme actrice.

Les premières minutes du flim viennent nous décrire ce contexte avec intelligence, en effet Simon Staho joue dès le départ avec cette actrice qui joue une actrice : la scène d’ouverture nous montre un couple de junkies discutant après s’être piqués. Quand la situation s’envenime pour une histoire d’argent, l’homme commence à malmener sa compagne jouée par Noomi Rapace, puis à la déshabiller pour la violer tandis qu’elle reste passive, quand un pleur de bébé retentit ; au bout de quelques secondes l’homme arrête, la femme se rhabille, changement de plan, et on comprend qu’on avait affaire à un casting et c’est la fille d’Anna, Daisy, qu’on entend pleurer tandis que le jury décide de lui refuser le rôle.

La violence de cette première scène et son désamorçage soudain et inattendu − rappelons qu’à ce moment le spectateur non averti ne connaît rien du flim − le tout couplé à une esthétique froide, clinique, autant dans le décor et la lumière que dans les plans et l’ambiance sonore (la scène ouvre le flim, sans musique ni introduction d’aucune sorte), provoquent un premier sentiment de malaise et viennent poser une atmosphère pesante et noire, entre trash et cynisme, qui restera tout au long de l’histoire.

En effet, quelques casting suivants, bien que moins choquants dans leur propos, sont là pour parachever le portrait d’Anna, et notamment sa détresse, entre manque de moyen et solitude, obligée d’amener sa fille avec elle à chacun de ses castings, ce qui se solde invariablement par le même résultat : les pleurs de cette dernière semblent lui empêcher de décrocher le rôle.

En parallèle, la première demi-heure s’attarde également sur le quotidien d’Anna et Daisy. Outre le dénuement matériel et financier dans lequel semble vivre Anna, dans un appartement minuscule, à peine meublé, on voit petit à petit cette dernière perdre pied, les pleurs de sa fille l’empêchant également de dormir la nuit. L’épuisement arrive un soir à son terme, où Anna fait taire Daisy en la noyant dans la baignoire.

Chacun des castings que passe Anna, ou que choisit de nous montrer le réalisateur, est là pour mieux dépeindre le personnage : le premier rôle pour lequel elle auditionne le lendemain du meurtre de Daisy est celui d’une mère qui pleure son enfant perdu, le tout renforcé par une question de la personne auditionnant Anna, dont le spectateur autant qu’Anna connaît la réponse : quels souvenirs fait-elle resurgir pour jouer avec autant de conviction ? Outre le fait qu’encore une fois elle ne décroche pas le rôle à cause de son accent suédois, dès lors les auditions précédentes et suivantes prennent un autre sens et viennent construire l’histoire personnelle d’Anna, celle d’une jeune fille, violée par son petit ami, que sa famille rejette quand elle apprend qu’elle est enceinte, et qui se retrouve sans le sou, seule et sans perspective à Copenhague, avec un nouveau-né sur les bras.

Cette conviviale entrée en matière n’est cependant que le début d’une longue descente aux enfers pour Anna qui, tentant en vain la promotion canapé pour quelques castings suivants, décrochera ensuite un premier rôle pour un porno, avant d’abandonner devant les exigences du réalisateur / caméraman et ira trouver un proxénète eunuque pour se prostituer, choisissant alors le pseudonyme de Daisy Diamond − oui, elle prend le prénom de sa fille tout juste morte pour se prostituer − tandis que des visions de Daisy la hantent, que les possibilités de s’en sortir (une voisine qui lui propose de l’aide pour l’enfant qu’elle a entendu pleurer) arrivent trop tard.

En dehors des auditions, jamais les émotions profondes d’Anna ne transparaissent, quand pourtant les événements viennent montrer des situations particulièrement dérangeantes, je pense notamment au client du bordel qui revient la voir souvent et dans un fantasme de soumission l’appelle maman en lui demandant de le punir, la résonance avec son infanticide ne semble jamais bouleverser Anna, et seuls ses cauchemars où la hante sa fille la pousseront à se confesser, une seule fois, auprès de son mac, qui plutôt que de lui offrir une quelconque rédemption − en la dénonçant par exemple − partagera lui aussi un de ses secrets, comme pour la mettre en confiance et la piéger un peu plus dans un cercle vicieux.

Anna finira malgré tout par décrocher un rôle et le flim se termine quand elle se plonge entièrement dans sa propre baignoire, sans scrupule et presque souriante, là même où elle a noyé sa fille, tandis que le cameraman la filme en gros plan dans son premier vrai rôle.

Highway to hell

Daisy Diamond est un flim profondément amoral, en cela qu’il se contente de donner une description vidéographique de la descente aux enfers du personnage principal. Le traitement froid de la photo, les moments dénués de dialogues et d’accompagnement musical, le propos tantôt choquant tantôt cynique, accompagnent une Anna de plus en plus distante au fur et à mesure qu’elle plonge dans la déchéance autant physique que morale, acceptant la monstruosité de ses actes, devenant un monstre elle-même.

Flirtant parfois avec la pornographie sans jamais être vraiment érotique, Daisy Diamond ne se veut pas un pamphlet dénonçant un quelconque machisme ou une misogynie dans le monde du spectacle − l’acte le plus gratuitement avilissant que subit Anna est perpétué par une autre femme – pas plus qu’il n’est là pour raconter un conte pour adultes ou une rédemption arriverait à la fin, Anna noie sa fille pour fuir ses problèmes et ça marche, parce que dans le monde réel il n’y a pas de justice immanente. Tout le monde se foutait d’Anna et de sa fille, personne ne s’inquiétera pour Daisy. Qui pourrait seulement se rendre compte de la disparition d’un bébé suédois au Danemark ? Anna est seule, rejetée de sa famille, sans amis, personne non plus de ce côté-là pour s’inquiéter…

Dans la lignée des thrillers scandinaves, Daisy Diamond s’inscrit dans cette description d’une réalité noire, Simon Staho met en place une situation désespérée, inextricable, dont toutes les issues sont fatales, d’une manière ou d’une autre et nous amènent à comprendre − sans pour autant approuver − l’issue que choisit Anna. Dans un second temps, plutôt que montrer immédiatement Anna surmonter la masse de problèmes qui l’accablent, le flim choisit d’achever la démolition morale du personnage, au travers d’un avilissement physique allant de mal en pis, avant de terminer, une fois toute humanité détruite chez Anna, par enfin lui décrocher un rôle, afin d’éviter même la morale d’un crime qui n’aurait pas payé.

Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate

Simon Staho propose ici un drame qui ne se montre visuellement choquant que pour mieux appuyer le propos profondément noir et sans espoir de l’histoire qu’il illustre. Entre le dédain des personnages que croise Anna, son acte désespéré qui ne marque même pas un véritable tournant dans sa vie, dont les conséquences ne se font jour qu’une fois qu’elle sera allée encore plus loin dans la déchéance, rien ne vient apporter un quelconque message positif dans le flim. Anna a un rôle parce qu’elle s’est prostituée parce qu’elle a fait un porno parce qu’elle n’arrivait pas à trouver un rôle parce qu’elle pensait que sa fille ruinait ses chances, raison pour laquelle elle a tué sa fille, presqu’à tort ? La question reste posée. L’abandon total de cette jeune mère par sa famille, son entourage, les gens qui chaque jour pouvaient deviner sa détresse et pourtant l’ignoraient, viennent expliquer son acte sans le cautionner. Enfin le maigre bénéfice qu’elle cherche à en retirer − qu’elle finit par avoir − et le chemin parcouru pour l’obtenir achèvent de dépeindre la transformation d’Anna en monstre amoral.

En définitive Daisy Diamond est un grand flim, à voir, tant pour son propos que pour sa mise en scène, sans oublier l’interprétation de Noomi Rapace qui vient magistralement apporter de la profondeur à ce rôle ; tant les silences et non-dits viennent ponctuer cette œuvre, le jeu de l’actrice, toujours mené à la perfection, vient parachever l’histoire d’Anna de façon très subtile, crédibilisant énormément le personnage.

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